DOSSIER : Créationnisme et Dessein Intelligent

C'est en 1859 que Charles Darwin a publié son livre L'Origine des espèces dans lequel il explique que la diversification dans la nature est due à l'évolution à partir d'une ascendance commune. Pour Darwin, les caractéristiques biologiques des êtres vivants évoluent au cours du temps et c'est une sélection naturelle due au milieu dans lequel vit un groupe d'individus qui favorise par la reproduction la transmission de certains caractères héréditaires à l'ensemble du groupe. La majorité des scientifiques considèrent actuellement que la théorie synthétique de l'évolution regroupant notamment les idées de Darwin avec celles de Mendel constitue le cadre explicatif rationnel le plus cohérent pour intégrer toutes nos connaissances à propos du vivant et de ses origines.

La théorie de l'évolution a toujours fait l'objet d'attaques de la part de certains mouvements religieux, surtout aux Etats-Unis où les protestants fondamentalistes (Pentecôtistes, Adventistes du Septième Jour, Baptistes) et les témoins de Jéhovah sont fort actifs à ce sujet. Ils rejettent la théorie de l'évolution car ils considèrent qu'elle est incompatible avec la croyance en la création de l'univers et des organismes vivants par un être transcendant. Ce courant de pensée qu'on appelle Créationnisme existe sous plusieurs formes : Le Créationnisme « jeune Terre » qui interprète les textes sacrés relatifs à la Genèse de manière littérale et prétend que l'univers a été créé par Dieu en 6 jours il y a 6.000 ans ; le Créationnisme « vieille Terre » admet que l'univers est beaucoup plus ancien mais nie le phénomène d'évolution biologique. La cible privilégiée de ces mouvements créationnistes est l'enseignement. Ils exigent que le Créationnisme soit enseigné dans les écoles au même titre que la théorie de l'évolution et même parfois que l'enseignement de cette dernière soit supprimé au profit de celui du Créationnisme.

Le Créationnisme n'a évidemment rien de scientifique puisque l'existence d'un être transcendant ne peut être validée ou invalidée par des observations ou des expériences et sort donc du cadre de la science. C'est en fait une croyance religieuse. C'est d'ailleurs en invoquant cet argument que des tribunaux américains ont repoussé les prétentions des créationnistes. La Cour suprême des Etats-Unis a en 1987 confirmé des jugements prononcés en Arkansas et en Louisiane condamnant cet enseignement.et jugé que seules les théories scientifiques devaient être enseignées dans les établissements publics et que par conséquent le Créationnisme, croyance religieuse, ne pouvait figurer au programme scolaire. Le premier amendement de la Constitution américaine stipule en effet qu'aucune loi ne peut promouvoir une religion.

Les créationnistes, voyant qu'ils ne pourraient plus faire valoir leur point de vue, ont donc proposé dans les années 1980 une nouvelle théorie, le Dessein Intelligent - Intelligent Design, en abrégé ID - (développé par Phillip Johnson, un professeur de droit législatif), théorie qu'ils prétendent être scientifique et dans laquelle il est affirmé que la vie humaine est trop complexe pour être le fruit du hasard et que la théorie de l'évolution est trop fruste pour expliquer cette complexité ainsi que toutes les belles choses que l'on observe dans la nature. Il y a par conséquent une force intelligente ou un être supérieur qui dirige tout cela. Si Dieu n'est plus mentionné explicitement, l'invocation d'un être supérieur ou d'une force intelligente, dont l'existence ou l'inexistence ne peut être prouvée, fait que le Dessein Intelligent n'est pas non plus une théorie scientifique et n'est en fait que du Créationnisme présenté de façon plus subtile. Et pourtant certains scientifiques américains y adhèrent, comme le biologiste Michael Behe de l'Université de Pennsylvanie qui est devenu l'un des défenseurs très actifs du Dessein Intelligent.

Depuis octobre 2004, les élèves de Dover en Pennsylvanie ont ainsi « eu droit » à l'enseignement du Dessein Intelligent, pourtant considéré comme une « pseudo-science » par les principaux organismes scientifiques américains. Mais des professeurs et des parents d'élèves ont intenté en décembre 2005 un procès contre le bureau d'éducation local à l'issue duquel le juge fédéral John Jones du tribunal de Harrisbourg a estimé que l'enseignement du Dessein Intelligent comme alternative à la théorie de l'évolution dans une classe de sciences d'une école publique était inconstitutionnel.

Cette nouvelle défaite n'a toutefois pas refroidi le zèle des créationnistes.



Answers in Genesis, l'Institute for Creation Research et le Discovery Institute

Plusieurs organismes se chargent de promouvoir le Créationnisme aux Etats-Unis.

L'Institute for Creation Research a été fondé en 1970 par Henry M. Morris, un diplomé de l'Université de Rice, en vue combattre la théorie de l'évolution et de rechercher des preuves empiriques qui soutiendraient le récit biblique sur l'origine des cieux et de la Terre comme elle est détaillée dans la Genèse. Cet Institut constituait une division de recherche du Christian Heritage College (Californie) avant de devenir autonome en 1981 et de s'établir à Dallas en 2006. Cette organisation soutient les idées du Créationnisme « jeune Terre ».

Answers in Genesis a été fondé en Australie en 1980 par la fusion de deux organisations créationnistes et c'est un Australien, Kenneth A. Ham, émigrant aux Etats-Unis en 1987 qui après avoir travaillé à l'Institute for Creation Research pendant six années fonda Answers in Genesis-USA. Cette organisation défend également les conceptions des Créationnistes « jeune Terre ».

C'est en 1990 qu'a été fondé à Seattle un « cercle de réflexion » (Think Tank), le Discovery Institute, avec comme mission la défense de la religion chrétienne. Cet institut est bien connu pour son plaidoyer en faveur du Dessein Intelligent et sa campagne en faveur de l'enseignement des croyances anti-évolution des créationnistes dans les écoles publiques des Etats-Unis. Le Discovery Institute a clairement défini les objectifs du Dessein Intelligent et de sa propre démarche dans un document à usage interne et secret élaboré dès 1990, The Wedge (« Le coin », celui qu'on utilise pour fendre des bûches). Une fuite aboutira finalement à l'apparition de ce document sur le web en 1998 (1) , ce qui permit ainsi au grand public de prendre connaissance des objectifs explicitement politiques et symptomatiques du fondamentalisme religieux de l'Institut visant à cléricaliser la sphère publique. Afin d'atteindre cet objectif, un plan stratégique d'action à moyen (5 ans) et long terme (20 ans) y est exposé. Le Discovery Institute va d'abord nier l'authenticité du document, puis donner une interprétation édulcorée de son contenu en publiant, également sur le web (2), un document intitulé The « Wedge Document » : « So What ? ». En fait, les deux objectifs principaux des promoteurs du Dessein Intelligent sont de faire échec au matérialisme scientifique, cause selon eux d'effets ravageurs, culturellement parlant et de remplacer ses explications par la vision théiste qui veut que la nature et les êtres humains aient été créés par Dieu. En vue de la réalisation de ces objectifs, l'une des stratégies utilisée est de faire croire que la théorie de l'évolution est en crise et fait l'objet d'un intense débat au sein de la communauté scientifique et d'ainsi faire naître un doute à propos de sa validité auprès des non-spécialistes. Et pourtant, du fait de l'accumulation de nombreuses preuves objectives, cette théorie peut aujourd'hui être considérée comme un fait. Comme l'explique le professeur belge Christian de Duve, Prix Nobel de médecine, « Ce qui prouve véritablement cette théorie et l'étend à tout ce qui n'a pas laissé de restes fossiles, ce sont les similitudes qui existent entre les gènes qui exercent la même fonction dans des êtres vivants différents. On retrouve les mêmes gènes chez l'homme, chez le ver de terre, chez la méduse, chez la mouche, dans les arbres, les microbes, parce que les fonctions chimiques sont les mêmes. Aujourd'hui, on connaît des centaines de gènes qui exercent la même fonction chez des êtres vivants différents. Et qui manifestement viennent d'un ancêtre commun. »

Pour mettre en œuvre sa « stratégie du coin », le Discovery Institute a créé en 1996 le Centre pour le Renouveau de la Science et de la Culture. En 2002, il fut rebaptisé Centre pour la Science et la Culture (CSC) traduisant ainsi la volonté de leurs fondateurs de le présenter aux yeux du public comme étant moins religieusement motivé. Malgré ce changement de dénomination, ce Centre a toujours comme but une redéfinition de la Science et de la philosophie sur laquelle elle est basée (en particulier ce qu'il appelle « le principe non-scientifique du matérialisme » ainsi que l'acceptation de la prétendue « théorie scientifique du Dessein Intelligent ».


La National Academy of Sciences, l'American Association for the Advancement of Science, le National Center for Science Education et la prestigieuse publication scientifique Nature notamment déclarent unanimement que le Créationisme, le Dessein Intelligent et d'autres affirmations d'intervention surnaturelle dans l'origine de la vie ou des espèces ne constituent pas de la science.

 

(1) http://www.antievolution.org/features/wedge.pdf

(2) la page http://www.discovery.org/a/2101 donne accès à ce document pdf : "Wedge document" "So what ?"



Le Créationnisme s'exporte

Le Créationnisme (et plus tard son dernier avatar en date, le Dessein Intelligent) n'est pas resté confiné uniquement aux Etats-Unis. Les groupes religieux déjà cités l'ont fait naître ailleurs. L'anti-Evolutionnisme organisé est apparu il y a cinquante ans en Australie mais n'a pratiquement attiré aucune attention de la part du public pendant une trentaine d'années. Les Créationnistes australiens se sont alors insinués dans la vie religieuse, scientifique, éducative et politique du pays. C'est ainsi que le Créationnisme était parfois le bienvenu dans les classes de science des écoles publiques. Aux débuts des années 1980, l'Etat du Queensland autorise l'enseignement du Créationnisme dans les écoles. Ce n'est qu'à partir des années 1990 qu'a débuté un débat création-évolution très intense, encore plus virulent qu'aux Etats-Unis. En octobre 2005, un communiqué émanant de plus de 70.000 scientifiques et professeurs de science est publié par les principaux journaux australiens. Il s'oppose à l'enseignement du Dessein Intelligent comme alternative scientifique valide à l'évolution, et ce dans toutes les écoles, quelles qu'elles soient. L'Académie Australienne des Sciences a émis à la même époque un avis similaire en ajoutant qu'elle n'avait aucune objection à ce que le Créationnisme soit enseigné dans les écoles dans le cadre d'un cours de religion, d'un cours de comparaison des religions ou dans tout autre contexte non-scientifique.

En Europe, on assiste également à des manifestations créationnistes. La Commission de la culture, de la science et de l'éducation de l'Assemblée Parlementaire du Conseil de l'Europe a rédigé un rapport tout à fait remarquable à ce sujet intitulé Les dangers du Créationnisme dans l'éducation (3). On y trouve, après un exposé sur le Créationnisme, ses visées et les dangers qu'il présente dans de nombreux domaines, un résumé de la situation telle qu'elle se présente dans treize pays européens. Il apparaît que l'un des centres les plus actifs du Dessein Intelligent est la Turquie où un prédicateur islamiste Harun Yahya, de son vrai nom Adnan Oktar, publie des ouvrages sur la création et la religion depuis une vingtaine d'années. Il possède sa propre maison d'édition et a créé une Fondation pour la Recherche et la Science qui tente de faire disparaître de l'enseignement turc toute idée d'évolution. Le dernier ouvrage d'Harun Yahya paru en 2006 s'intitule L'Atlas de la Création, un ouvrage très richement illustré de 772 pages, écrit en français, dans lequel il conteste l'évolution en répétant à longueur de pages qu'il n'en existe aucune preuve scientifique. L'enjeu est d'imposer la « vérité scientifique » du Coran au Darwinisme écrit Guillaume Lecointre (4). La plus grande partie du livre s'emploie à exposer une photographie en couleur et grand format d'un fossile en face de laquelle une photo d'un animal actuel semblable est censée prouver qu'il n'y a pas eu d'évolution. Après la répétition fastidieuse du même argument des centaines de fois et d'innombrables erreurs scientifiques d'identification, la dernière partie du livre montre plus explicitement le travail idéologique sous-jacent. C'est à cet endroit que les travaux américains des tenants du Dessein Intelligent sont cités en exemple. C'est là aussi où la théorie darwinienne de l'évolution est rendue responsable, pêle mêle, du nazisme, du stalinisme, du terrorisme, du chômage. Adepte d'une Terre ancienne de 4,6 milliards d'années, l'auteur nous invite à nous tourner vers le Coran. L'ouvrage a été envoyé massivement et gratuitement début 2007 en France, puis en mars en Belgique et en Suisse dans les écoles, les bibliothèques et à certains enseignants.

Dans notre pays, Maria Arena, la ministre chargée alors de l'enseignement a immédiatement réagi. Une circulaire datée du 22 mars 2007 met en garde l'ensemble des équipes éducatives en leur demandant de veiller à ce que cet ouvrage ne constitue en rien un outil pédagogique à destination des élèves. De plus, elle a décidé de financer une recherche de l'ULB durant deux ans sur l'enseignement du Darwinisme. De son côté, l'Université de Gand a débloqué 200.000 € pour permettre à l'un de ses professeurs, Johan Braeckman, de mettre sur pied un programme d'information sur la théorie de l'évolution.
Dans u ne résolution votée par l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe le 4 octobre 2007, celle-ci encourage les Etats membres et en particulier leurs instances éducatives notament « à s'opposer fermement à l'enseignement du Créationnisme en tant que discipline scientifique au même titre que la théorie de l'évolution, et, en général, à ce que des thèses créationnistes soient présentées dans le cadre de toute discipline autre que celle de la religion. » Comme le souligne la résolution, « il ne s'agit pas d'opposer la croyance à la science, mais il faut empêcher que la croyance ne s'oppose à la science. ».

Et cela nous impose d'être extrêmement vigilants à cet égard.

Roger GONZE - Comité Para / nov. 2008

(3) http://assembly.coe.int/Main.asp?link=/Documents/WorkingDocs/Doc07/fDOC11297.htm

(4) http://www.cnrs.fr/cw/dossiers/dosevol/decouv/articles/chap1/lecointre1.html



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mercredi 28 juin 2017 
Auteur : Comité Para / O. Mandler
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