CONFERENCE : la psychanalyse, science ou pseudo-science ?

Jacques van Rillaer est professeur émérite de psychologie à l'université de Louvain-la-Neuve, spécialiste des thérapies cognitivo-comportementales. Il est notamment connu pour ses critiques de la vie et de l'œuvre de Sigmund Freud.

Il a co-écrit Le Livre noir de la psychanalyse (2005) ainsi que Les Psychanalyses : Des mythologies du XXe siècle ? (2010). Il est également l'auteur de 7 autres livres : L'agression humaine (1975), Les illusions de la psychanalyse (1980), La gestion de soi (1995), Les thérapies comportementales (1995), Peurs, angoisses et phobies (1998), Les colères (1998), Psychologie de la vie quotidienne (2003) et de nombreux articles...


NB : la synthèse qui suit a été rédigée par le Conférencier (1)

Analyses psychologiques et psychanalyses

Le mot « analyse » désigne la décomposition d'un ensemble en éléments. L'expression « analyse psychologique » apparaît au XVIIIe siècle. Pierre Janet, le célèbre psychothérapeute français, l'emploie dès la fin des années 1880, pour désigner l'étude détaillée du psychisme d'une personne et la recherche d'« idées subconscientes » à l'origine de troubles mentaux. Freud l'utilise durant les premières années de sa pratique, commencée en 1886. Quand il emploie pour la première fois, en 1896, le terme « psychoanalyse », c'est pour désigner « le procédé explorateur de J. Breuer. » Il précise alors que ce type d'analyse psychologique consiste à « décharger » des émotions coincées, liées à des événements oubliés.

Jusque dans les années 1910, le terme « psychanalyse » désigne différentes formes d'analyse psychologique ou de psychothérapie, et plus particulièrement la méthode de Breuer. Freud lui-même écrit encore en 1910 : « Ce n'est pas à moi que revient le mérite — si c'en est un — d'avoir fait naître la psychanalyse. Je n'ai pas participé à ses débuts. J'étais encore étudiant, absorbé par la présentation de mes derniers examens, lorsqu'un médecin viennois, le Dr. Joseph Breuer, appliqua pour la première fois ce procédé à une jeune fille souffrant d'hystérie. »

Entre 1911 et 1913, le petit groupe réuni autour de Freud éclate. En réaction à son dogmatisme, Alfred Adler crée la « Société pour la libre recherche psychanalytique ». Jung, par souci de se distinguer du freudisme, dénomme ses conceptions « psychologie analytique ». A partir de 1914, Freud s'emploie à faire du terme « psychanalyse » sa propriété et à paraître le maître souverain d'une nouvelle discipline, le seul autorisé à décider de son contenu. Les disciples fidèles vont tout faire pour que le mot « psychanalyse » ne désigne plus que la doctrine freudienne. N'empêche : il va être utilisé par des non-freudiens pour désigner n'importe quelle analyse psychologique. A vrai dire, les conceptions de Jung, d'Adler, de Rank et d'une infinité d'autres peuvent parfaitement s'intituler « psychanalyse », quand bien même elles diffèrent fortement de celle de Freud. Tous ces auteurs font des « analyses psychologiques ». « Psychanalyse » et « freudisme » ne sont pas davantage synonymes que « christianisme » et « catholicisme romain ». Le freudisme n'est qu'une des innombrables formes de psychanalyse.


L'interprétation de type freudien

La définition la plus classique du freudisme est donnée par Freud en 1923 : « Psychanalyse est le nom : 1) d'un procédé pour l'investigation des processus animiques, qui sont à peine accessibles autrement ; 2) d'une méthode de traitement des troubles névrotiques, qui se fonde sur cette investigation ; 3) d'une série de vues psychologiques, acquises par cette voie, qui croissent progressivement pour se rejoindre en une discipline scientifique nouvelle. »

Le procédé d'investigation vise à découvrir ce qui pourrait être le sens « inconscient » de comportements (rêves, lapsus, troubles mentaux, etc.). Il consiste à faire des interprétations à partir d'« associations libres », l'énonciation de tout ce qui vient à l'esprit. Freud croit qu'en mettant des relations entre des éléments, il trouvera tôt ou tard des significations refoulées. Il utilise en particulier deux clés interprétatives : le décodage symbolique et le décryptage par « mots-ponts » (Wort-Brücke). L'idéal est d'utiliser les deux à la fois, comme dans son explication de la passion du jeu. Selon lui, il s'agit d'un substitut de la masturbation : « Le “vice” de l'onanisme est remplacé par la manie du jeu ». Argument du symbolisme : le caractère irrésistible de la tentation et la culpabilité consécutive à ces deux « jeux ». Argument du « jeu de mots » : « Dans la chambre des enfants, l'activité des mains portant sur l'organe génital n'est pas nommée autrement que par le mot “jouer”. »

La technique des associations libres peut être une occasion de parler plus librement et de trouver des hypothèses fécondes sur des motivations peu ou non conscientes. Toutefois, cette méthode est loin d'être l'équivalent psy des rayons X. Utilisée sans une conscience aiguë du caractère hypothétique de ses résultats, elle produit des interprétations qui sont surtout le reflet de la théorie du psychanalyste. Deux processus sont ici en jeu.

a) Dès qu'on admet que les significations « profondes » se trouvent dans l'« Inconscient », il est très facile de décoder des conduites observables en fonction d'une grille d'interprétation. Ce fait a été bien mis en évidence par Karl Popper, le plus célèbre épistémologue du XXe siècle.

Prenons le complexe d'Œdipe. Selon Freud, c'est le fait — universel ! — que le garçon désire « tuer son père et avoir des rapports sexuels avec sa mère. » Les freudiens, dans leur pratique, « vérifient » cette universalité, quels que soient les faits observés.

Si un garçon aime sa mère et déteste son père, il présente un complexe d'Œdipe manifeste. Si un autre adore son père et se montre agressif envers sa mère, ses tendances œdipiennes sont « refoulées ». L'analyste peut alors dire, comme Freud pour le Petit Hans, que l'agressivité pour la mère est une « expression de tendances sadiques traduisant un désir incestueux » et que l'affection pour le père est une « formation réactionnelle » au désir de le tuer.

Autre stratégie, en vogue chez les freudiens modernes : l'Œdipe est à prendre au sens symbolique. Le désir de « coucher avec la mère » est à entendre comme « désir de fusion avec l'objet naturel, la Mère » et « l'envie de tuer le père » signifie « la confrontation au porteur de la Loi ». La stratégie est analogue à celles des Catholiques aujourd'hui gênés par le dogme du péché originel : le récit de la Genèse n'est plus qu'une métaphore. Dans le jargon d'un théologien lacanien : « Le péché originel concerne ce qui en chaque homme structure l'humanité, pour autant que pour chaque “un” l'unicité est signifiée, posée sous un signifiant qui se détache dans le réel (dans la chair du monde), ce sur quoi s'établit cette humanité singulière. » (On est loin de la simplicité du dogme énoncé au Concile de Trente).

b) Un deuxième processus met en question la pertinence des associations libres et leur interprétation : la facilité à conditionner leur production.

A partir des années 1950, des psychologues ont réalisé des dizaines d'expériences démontrant qu'il suffit de légères marques d'attention (par exemple l'émission de marmottements du genre « mhm ») pour que le thérapeute, sans s'en rendre compte, oriente subtilement les propos du patient, ses souvenirs et ses jugements. Les entretiens « psys » sont loin d'être des situations « objectives ». Les paroles d'un psychanalysé sont parfois en rapport avec des facteurs essentiels de ses difficultés, mais elles sont toujours étroitement « programmées » par l'analyste devant lequel il parle et qui ne délivre des « mhm » ou des interprétations que quand les associations « libres » vont dans le sens de sa théorie. Si ce n'est pas le cas, l'analyste se tait ou signale à l'analysé qu'il « résiste ».

Les théories freudiennes

Popper a mis en évidence l'« irréfutabilité » — et partant la non-scientificité — des interprétations cliniques de Freud. Qu'en est-il de ses constructions théoriques ? Si on accepte le raisonnement hypothético-déductif caractéristique de la démarche scientifique, certains énoncés sont vérifiables-réfutables. Exemple : Freud affirme que « l'infériorité intellectuelle de tant de femmes, qui est une réalité indiscutable, doit être attribuée à l'inhibition de la pensée, inhibition requise pour la répression sexuelle ». Implication testable : lorsque des femmes se libèrent sexuellement, leur quotient intellectuel devrait sensiblement augmenter.

A la fin de sa vie, Freud a précisé que « les principaux constituants de l'édifice doctrinal psychanalytique sont les doctrines de la résistance et du refoulement, de l'inconscient, de la significativité étiologique de la vie sexuelle et de l'importance des expériences vécues de l'enfance. »

Plusieurs auteurs avaient déjà énoncé, de l'une ou l'autre façon, l'importance de ces trois éléments. La manière dont Freud les a repris et développés est sujette à caution.

Par exemple, l'affirmation de l'existence de processus inconscients se trouve déjà chez des philosophes de l'Antiquité. Elle a pris un tournant décisif avec Leibniz au XVIIIe siècle et est devenue banale vers 1880 chez des philosophes, des psychiatres et les premiers psychologues scientifiques. L'erreur de Freud est de réifier les processus inconscients, d'en faire une chose à l'intérieur de nous, une sorte d'homoncule.

La thérapie freudienne

Freud présente la psychanalyse comme un traitement des troubles « névrotiques », c'est-à-dire de réactions affectives excessives (principalement des angoisses) que la personne ne parvient pas à réduire. Il précise que sa méthode ne convient pas pour traiter des psychoses. A ma connaissance, il n'a jamais traité avec succès une toxicomanie ou une déviation sexuelle importante. Il n'a jamais réussi, malgré plusieurs tentatives, à se libérer de sa tabacomanie.

Dans ses premières publications, il affirme obtenir d'excellents résultats. Il écrit que le traitement princeps de « psychanalyse », au sens où il l'entend, a été réalisé par Breuer. La patiente était une jeune fille, dont le cas sera publié avec le nom Anna O. Elle avait consulté Breuer (spécialisé en médecine interne) pour une toux opiniâtre, que celui-ci qualifia d'hystérique. Breuer s'est occupé quotidiennement de la patiente et des troubles de plus en plus théâtraux se sont développés.

Breuer publiera le cas seulement 13 ans plus tard. Il écrira qu'Anna O se trouva libérée de ses troubles. Freud ne cessera d'écrire : « Par ce procédé, Breuer réussit, au prix d'un long et pénible travail, à libérer sa malade de tous ses symptômes. » A quelques amis et disciples, il confiera que la réalité était bien différente… A la fin des années 1960, Henri Ellenberger, le célèbre historien de la psychiatrie, a découvert des lettres de Breuer et d'autres documents à la clinique psychiatrique de Kreuzlingen, qui montrent que la thérapie avait été un lamentable échec ! Freud le savait. L'histoire de la psychanalyse s'est édifiée sur un mensonge parfaitement conscient. La légende de la guérison d'Anna O n'est pas la première mystification freudienne, ni la dernière. Le Livre noir de la psychanalyse, paru en 2005 aux éd. Les Arènes, a consacré plusieurs chapitres aux mensonges freudiens.

Vers 1910, il était de notoriété publique que les résultats des cures freudiennes n'avaient rien de spectaculaire. À partir de cette époque, Freud reconnaît les difficultés à obtenir des guérisons et souligne l'intérêt « scientifique » de la psychanalyse. Il met en garde contre « la volonté de guérir ». Il écrit que l'analyste se contente d'analyser et que « la guérison n'est qu'un profit accessoire ». Durant les vingt dernières années de sa vie, il s'est pratiquement limité à faire des analyses « didactiques » de psys convaincus d'avance de l'intérêt du freudisme, des analyses bien plus confortables que celles de véritables patients.


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En définitive, on peut considérer la psychanalyse freudienne comme une « proto-science », une discipline qui a généré de nombreuses idées, dont certaines ont été confirmées, mais dont beaucoup d'autres ont été réfutées. Le freudisme n'a pas le statut d'une science au sens fort du terme. Lacan — dont on peut déplorer le jargon pédant — a eu le mérite de reconnaître ce fait. En 1979, deux ans avant sa mort, le pape de la psychanalyse française déclarait : « La psychanalyse est à prendre au sérieux, bien que ce ne soit pas une science. Comme l'a montré abondamment un nommé Karl Popper, ce n'est pas une science du tout, parce que c'est irréfutable. C'est une pratique, une pratique qui durera ce qu'elle durera. C'est une pratique de bavardage. » (2).


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(1) La présente synthèse reprend plusieurs extraits de l'ouvrage, co-écrit par J. Van Rillaer avec Nicolas Gauvrit : Les psychanalyses : Des mythologies du XXe siècle ? (Ed. Book-e-book, 2010, 70 p). On y trouve les références de toutes les citations du présent texte.

(2) Lacan, J. (1979) « Une pratique de bavardage ». Ornicar ? Bulletin périodique du champ freudien, 19, p. 5.


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mercredi 28 juin 2017 
Auteur : Comité Para / O. Mandler
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